Un récent article dans le journal Le Temps a mis en exergue l’importance géostratégique de la constellation satellitaire Starlink et des dangers que ce réseau représente.
Jusqu’ici, les fusées SpaceX et le réseau Starlink semblaient bien loin des contingences des simples mortels et paraissaient relever des lubies d’un entrepreneur fantasque. Le comportement erratique d’Elon Musk, propriétaire de Starlink, nous confirmait le peu d’attention que nous devions accorder au personnage et à ses milliards.
Et tout soudain, nous réalisons que le réseau Starlink est une arme de domination qui constitue un risque pour l’Europe et le reste du monde. À la bonne heure !
Mais que faisons-nous pour mitiger ce risque ? Rien, l’Europe subit.
Tout au plus, elle s’interroge sur l’opportunité de réguler et de légiférer dans un réflexe de défense qui n’anticipe jamais les événements.
Pendant ce temps, les politiques du continent européen se perdent dans de stériles palabres afin de défendre des intérêts sectoriels. Les parlementaires déploient des tactiques pour s’accaparer des ressources, et ce, sans aucune stratégie globale.
Pourtant, nous savons depuis Sun Tzu que « la tactique sans stratégie est le bruit qui précède la défaite ». Des actions menées sans vision systémique vont inévitablement à l’échec, car elles manquent de direction vers un but final, annihilant ainsi tous les efforts. En d’autres termes, la bureaucratie aveugle est le levier mortifère de notre déclin.
Au XXIe siècle, la possession de données et la maîtrise de leur transmission sont les instruments de la domination et font partie de l’arsenal stratégique et tactique d’une grande puissance, à l’instar de ce que fut la marine britannique au XVIIIe siècle.
Et pourtant, le continent européen demeure un arriéré numérique. Nos actions reposent sur les expériences passées, jamais sur une vision du futur. Nous pondons des rapports, au demeurant bien faits, sans jamais les transformer en actes concrets.
Quelle est la légitimité de nos autorités en matière d’organisation et de numérisation ? Assurément, aucune. Nous avons un réel problème de gouvernance.
En effet, le pilotage repose sur des bureaucrates dont l’objectif est de limiter les risques visibles et immédiats avec la promesse rassurante que rien ne changera.
L’Europe est un continent gouverné par des juristes, dont la bureaucratie étouffe les rares entrepreneurs et ingénieurs. Ainsi, sous la prolifération des normes et des règlements le passage à l’acte s’efface. Finalement, nous sommes devenus un continent de rentiers frileux et sans avenir.
À l’attention des partis politiques, je formule ces vœux : qu’ils veillent à une vraie diversité dans le profil des personnes qui les représentent et qu’ils partagent leur stratégie dans la conduite de l’État, en s’affranchissant des traditionnelles promesses électorales auxquelles plus personne ne croit.
Dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique, en 2022, l’Europe a voté pour la fin de la vente des voitures à moteur thermique dès 2035.
Devant la catastrophe industrielle qu’elle a contribué à engendrer, l’Europe rétropédale en décembre 2025 sur le tout électrique et assouplit sa réglementation.
Ce repli dégradant m’interpelle. Comment l’Europe a pu en arriver là ? Comment a-t-elle pu se ridiculiser et se délégitimer à ce point ?
Nous le savons, l’Europe est une usine à produire des normes. Par exemple, afin de lutter contre les émissions polluantes des véhicules automobiles, les technocrates européens ont publié en trente ans pas moins de sept générations de normes toujours plus contraignantes. La chronologie de ces normes pour les véhicules particuliers est la suivante :
Euro 1 (1992-1993) : Introduction, avec limites pour CO, HC+NOx, et particules (diesel).
Euro 2 (1996-1999) : Réduction des seuils de CO, HC+NOx (essence et diesel).
Euro 3 (2000-2004) : Séparation des limites HC et NOx, réduction des particules.
Euro 4 (2005-2006) : Durcissement des limites, réduction drastique du CO.
Euro 5a, 5b (2011-2013) : Renforcement pour les diesels (particules), introduction du filtre à particules (FAP).
Euro 6 (2014) : Réduction drastique des NOx diesel, utilisation de l’AdBlue (SCR) et du système EGR.
Euro 6c, 6d (2018-2021) : Introduction des tests en conditions réelles (RDE) et des limites plus strictes (Euro 6d).
Euro 7 (2026) : Réductions encore plus importantes, inclut les freins et les pneus.
Dans l’esprit du législateur, ces normes avaient pour but de contraindre les constructeurs à innover afin de produire des véhicules toujours moins polluants. Noble objectif !
Les premières normes étaient relativement faciles à atteindre et à industrialiser. Des dispositifs techniques connus et maîtrisés tels que la suppression du plomb dans l’essence, l’injection contrôlée puis le catalyseur ont permis de respecter les prescriptions.
Toutefois, on pouvait s’en douter, il est devenu de plus en plus difficile de respecter les nouvelles exigences, qui ont engendré des solutions qui ont complexifié et fragilisé les moteurs. Des dispositifs parmi lesquels on trouve l’injection d’urée (AdBlue) et le downsizing des moteurs.
Sous le vocable de downsizing se cache un ensemble de dispositifs qui visent à limiter les frottements internes du moteur. Il s’agit principalement de moteurs à trois cylindres de faible cylindrée, mais turbocompressés, capables de produire des puissances importantes pour de tout petits moteurs. Cette solution fonctionne sur papier et sur les bancs tests. Mais à l’épreuve de la vraie vie, ces économies n’existent pas. J’avais abordé cette question il y a plus de 10 ans dans l’article « moteurs et CO2, progrès ou esbroufe ? ». Les règles de la thermodynamique et de la physique sont têtues ! Et les progrès ne se font qu’à la marge, n’en déplaise aux bureaucrates.
Pour tenter de respecter les normes, les constructeurs ont sorti dans une certaine urgence des moteurs qui se sont avérés structurellement fragiles et souffrant de défauts de conception. Les divers scandales qui ont émaillé la réputation des constructeurs tels que Peugeot, Citroën, Ford, Renault, Fiat, Opel, VW impliquent des catastrophes industrielles qui s’avéreront possiblement fatales à terme.
Dans le domaine de la sécurité, les technocrates européens ne sont pas en reste puisqu’ils imposent des normes toujours plus drastiques avec le bel objectif de « zéro morts sur les routes d’ici 2050 » (initiative Vision Zéro).
En matière de sécurité passive, les normes contribuent à produire des véhicules toujours plus imposants et dont on remarque qu’ils vont à l’encontre de la lutte contre le réchauffement climatique.
La sécurité active n’est pas en reste puisque de nouvelles règles de sécurité sont imposées. Par exemple, la norme GSR2 (General Safety Regulation 2) est obligatoire depuis juillet 2024. GSR2 comprend un lot de dispositifs techniques parmi lesquels : l’adaptation intelligente de la vitesse, la détection en marche arrière par caméra ou capteurs, l’avertisseur de perte d’attention en cas de somnolence ou de distraction du conducteur, les enregistreurs de données d’événement, le signal d’arrêt d’urgence, le maintien de la trajectoire et le freinage automatisé (ouf !)
L’Europe contribue ainsi à la production de chars d’assaut fragiles et bardés d’électronique dont personne ne veut, faute parfois de pouvoir simplement se l’offrir. Ce qui est peu gênant pour des citadins devient beaucoup plus problématique pour les populations suburbaines ayant besoin d’une bagnole.
C’est ainsi qu’à la demande des constructeurs actuellement exsangues, les technocrates européens ont accepté de se pencher sur les « Kei cars » qui sont une catégorie de microvoitures populaire au Japon. Voiture limitée en taille et en puissance, elles n’ont pas les mêmes contraintes que les automobiles que nous connaissons. Il s’agit encore une fois d’une forme de reculade des autorités européennes qui semblent beaucoup se tromper ces temps.
Le grand bond en avant
Entre 1958 et 1962, le président Mao Zedong lance la politique économique du Dà yuè jìn, soit le Grand Bond en avant. Cette politique volontariste visait à l’optimisation de la production par la collectivisation de l’agriculture, le développement des infrastructures industrielles et la réalisation de projets de travaux publics de large envergure, le tout dans le but de rattraper le retard de la Chine au pas de charge.
Des objectifs délirants tels que dépasser la production britannique par le biais de hauts fourneaux ruraux donnent une idée de ce que peut décider une bureaucratie irréaliste. En effet, ces fourneaux produisaient un acier de très médiocre qualité, alimentés par toute la ferraille environnante, dont les casseroles et des pièces de monnaies, une production qui n’a jamais approché, de près ou de loin, la production anglaise.
La collectivisation forcée associée à un appareil bureaucratique aux ordres du Grand Timonier aura provoqué une succession de mensonges sur la productivité qui rappellent les exploits irréalistes de Stakhanov qui, en 1935, avait dépassé pas moins que quatorze fois la norme d’extraction de charbon.
Tout ce délire technocratique et centralisé, aura surtout engendré une famine qui aura fait entre 30 et 70 millions de morts, soit la famine la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité.
Durant cette période, le Grand Timonier a aussi lancé la campagne des quatre nuisibles. En brillant analyste, Mao avait identifié la nécessité d’exterminer les moustiques, les mouches, les rats et les moineaux, car ils nuisaient aux récoltes. Un problème appelant une solution, ce grand ami des bêtes avait donné aux citoyens la consigne de faire du bruit pour effrayer les oiseaux et les empêcher de se poser, les forçant ainsi à voler jusqu’à ce qu’ils tombent du ciel d’épuisement.
Si le Grand Bond en avant n’a jamais permis d’atteindre les objectifs de production d’acier, en revanche, cette campagne a bien éradiqué les moineaux. Résultat, les criquets ont ravagé toutes les cultures, ce qui a empiré la situation de famine en Chine. Champion Mao !
Aujourd’hui, les mesures excessives de cette époque pas si lointaine semblent bien ridicules. Elles prêteraient à nous faire rire si les conséquences n’avaient pas été aussi catastrophiques et dramatiques pour la population chinoise.
Il est frappant de constater que le désastre a été provoqué par des décisions centralisées, sur la base d’hypothèses simplificatrices et en apportant des solutions unidimensionnelles. Les moineaux mangent les graines, donc éradiquons les moineaux !
Un processus pervers
Nos technocrates n’ont bien entendu pas l’intention de nuire sciemment. La comparaison avec le Grand Bond en avant peut sembler hardie, toutefois leur fonctionnement bureaucratique présente quelques similitudes mortifères.
Qui peut s’opposer à l’impérative nécessité de limiter les émanations de polluants et de lutter contre le réchauffement climatique ? Personne ! De même, qui peut raisonnablement s’opposer à la sécurité et à l’éradication des morts sur la route ? Personne !
En revanche, qui s’est posé la question sur la faisabilité des mesures ? Qui a fait une analyse systémique sur l’impact des normes et des lois imposées ? Je crains que personne ne l’ait fait sérieusement.
L’initiative Vision Zéro me frappe et me choque. Viser zéro mort sur les routes d’ici 2050 démontre une absence totale de réalisme scientifique. En réalité, l’effort pour obtenir un progrès n’est pas linéaire mais asymptotique. En d’autres termes, l’objectif est inatteignable.
Pensons à la première mission lunaire Apollo 11. Avec des estimations d’échec très élevées, les chances de retour des astronautes étaient loin d’être garanties. Neil Armstrong évoquait le chiffre de 50 %. Atteindre une chance de réussite à 99 % aurait été financièrement hors d’atteinte.
Le risque zéro n’existe simplement pas. Prononcer un objectif de zéro mort relève d’une tartufferie qui discrédite son émetteur.
La succession des normes imposées à l’industrie automobile est déconnectée de la réalité de ce secteur industriel par nature lent à pivoter. Exiger une réduction des polluants et en même temps interdire la voiture thermique dans les 10 ans ont fait courir les industriels après deux lièvres. Pire, le public, seul juge de paix, n’a pas suivi et ne s’est pas massivement reporté sur la voiture à pile. Déstabilisé devant les événements, il s’est mis en position d’attente. C’est regrettable, mais c’est la réalité crue du vrai monde.
Résultat, l’Europe contribue à assassiner son industrie automobile, une des dernières où elle avait encore quelques légitimités.
Une armada de fonctionnaires pond des rapports et des normes qui seront adoptés par des députés aux compétences probablement insuffisantes. En recherchant les compétences des parlementaires, je m’aperçois que les CV des 720 députés européens sont rarement renseignés sur le site du Parlement.
Représentation
Nombre de députés
CV renseignés
% renseignés
CV avec formation scientifique
Allemagne
96
44
46%
3 (dont 2 médecins)
France
81
22
27%
1
Italie
76
23
30%
4 (dont 2 médecins)
Je trouve assez désinvolte, voire malhonnête de la part des représentants du peuple de ne pas prendre la peine de se présenter à leurs électeurs. Et sur la base des rares qui se donnent cette peine, je constate une très faible représentation de scientifiques. Vous me voyez venir !
Conclusions
L’évolution ne se décrète pas par un oukase. L’évolution et la disruption n’ont jamais été pilotées par des politiciens. Les conditions de réussite sont multifactorielles et complexes. La réussite ne peut pas émerger d’un plan quinquennal élaboré de façon technocratique et centralisé.
L’Europe est la seule alliée naturelle de la Suisse, elle mérite d’être défendue. Toutefois, il me semble impératif de réinterroger le rôle et les missions des institutions européennes qui, dans la situation actuelle, ne sont pas porteuses d’avenir. En effet, la richesse provient de la création de valeur, pas de la contrainte ni de la distribution aveugle de monnaie dévaluée.
L’Europe pourrait être la promotrice de grands projets. Pour cela :
L’Europe doit construire un avenir réaliste et ambitieux, pas un pilotage par contraintes.
L’Europe doit construire une puissance indépendante, pas de la faiblesse et de la vassalisation.
L’Europe doit faire confiance à l’esprit d’entreprise, pas à une bureaucratie pesante.
De plus, ce qui est valable pour l’Europe l’est pour tous les gouvernements nationaux.
La comparaison avec le Grand Bond en avant est certes excessive, néanmoins la mécanique de décision présente bien des similitudes qui interrogent. Les conséquences pourraient être tout aussi funestes.
Je suis un ancien étudiant de l’EPFL, ingénieur diplômé en informatique. Je devrais ressentir une certaine fierté d’avoir réussi cette école prestigieuse qui figure en bonne place dans les classements internationaux. Pourtant, il n’en est rien, et je ne garde pas un bon souvenir de mon passage dans cette université. Un sentiment que j’ai gardé pour moi.
Il faut dire que j’ai passé par le « tech » et le « poly », ainsi, j’ai cumulé dix ans d’études techniques exigeantes et rébarbatives qui ne transpirent pas la légèreté, l’ouverture d’esprit et la franche rigolade.
À l’approche de la fin de mon parcours professionnel, il m’arrive de rencontrer d’anciens camarades et de partager des discussions un peu plus intimes sur notre vécu d’ingénieur et plus particulièrement de notre vécu dans cette école. À ma grande surprise, la perception d’un mauvais souvenir est partagée par plusieurs.
EPFL, son campus rieur et accueillant
D’ailleurs, la majorité de mes camarades de promotion n’ont jamais remis les pieds sur le campus, ni pour une post-formation, ni par nostalgie, ni même par curiosité. Je pourrais même y voir une forme de rejet. De même, j’observe que l’association des anciens élèves (Alumni) n’attire pas et ne s’impose pas comme une organisation fédératrice comme peuvent l’être leurs équivalentes des Ivy League américaines.
D’autre part, j’ai des contacts avec la jeune génération d’étudiants de l’EPFL. Leur perception et leur vécu n’ont pas fondamentalement changé : incertitude, stress, vie monacale, burn out, sont les thèmes que j’ai entendus. En revanche, plaisir, accomplissement ou passion ne font pas partie de leur vocabulaire. À 20 ans, c’est un peu dommage.
Les soldats de l’industrie
C’est finalement très tardivement que je me suis posé des questions sur la pertinence du traitement pour le moins rugueux réservé aux étudiants des écoles d’ingénieurs.
Les écoles polytechniques dépendent du gouvernement fédéral, contrairement aux universités qui dépendent des cantons. Elles revêtent un caractère stratégique pour leur rôle dans l’innovation et la compétitivité de la Suisse. Elles forment les soldats de l’industrie, ce qui pourrait expliquer l’esprit que je qualifie volontiers de militaire.
Si j’observe les autres voies dites royales que sont la médecine et le droit, je constate un esprit de corps assez développé. Entre eux, les médecins et les avocats ne se font pas de cadeaux. Cependant, s’ils sont attaqués de l’extérieur, le corps défend ses ouailles envers et contre tout. C’est tout l’inverse des ingénieurs dont la loyauté va à l’entreprise et à la meilleure solution. Ils vont au champ de bataille comme les braves soldats qu’ils sont. Quitte à prendre une volée de plomb au passage.
L’ingénieur ne défend pas sa profession et ses pairs. De cette faiblesse, il devient l’instrument corvéable à merci de celui qui l’emploie. Et comme souvent, son art est obscur et complexe, il peine à défendre une position et pire, le pouvoir lui échappe.
And so what ?
La société pourrait considérer que former des soldats de la technique est le seul objectif à atteindre. Les ingénieurs ont pour mission de faire fonctionner la machine, voire de l’améliorer, le tout dans le plus grand silence. Charge aux politiques, aux financiers et aux juristes de diriger les organisations et de tirer les lauriers de la prospérité créée par les ingénieurs.
Cette vision fonctionne dans une société d’exploitants, où on peut se contenter d’innover avec parcimonie. Finalement, ce que je perçois comme une société de rentiers qui vit sur ses acquis.
La faiblesse de cette perspective est portée par l’incompréhension des décideurs d’obédience financière à comprendre les systèmes techniques complexes. Leur propension à simplifier les problèmes peut mener à des catastrophes, comme l’a récemment démontré la gouvernance de Boeing.
Plus grave, quand des innovations majeures provoquent des disruptions, les gestionnaires-rentiers ne saisissent simplement pas les enjeux et laissent passer les trains en restant sur le quai. Par exemple, l’informatique, le numérique et maintenant l’IA engendrent des bouleversements profonds qui vont en s’accélérant. Et force est de constater qu’en matière numérique, le continent européen peine à se réinventer, plombé par ses bureaucraties et trop occupé à préserver de petits intérêts sectoriels.
Dans la gouvernance de notre société, il manque manifestement des esprits analytiques et visionnaires capables de comprendre, de proposer et de piloter un avenir qui repose grandement sur la technique. Se limiter à tout légiférer ne permet pas de raccrocher les wagons, je pense même que c’est l’arme des faibles.
Malheureusement, l’ingénieur n’est pas initié aux jeux du pouvoir, de la stratégie et de l’influence. De plus, il est trop occupé à faire fonctionner ses machines pour s’occuper de ce qu’il perçoit comme des futilités.
Ces lacunes sont non seulement dommageables pour l’ingénieur lui-même, mais aussi pour l’ensemble de la collectivité qui gaspille des ressources de grande valeur et chèrement acquises.
Les dimensions ignorées de la formation
On prétend que le savoir-vivre, le savoir-être et le savoir-faire sont les trois dimensions complémentaires et essentielles attendues et qui permettent de réussir dans la vie personnelle et professionnelle.
Les formations techniques de haut niveau exigent un engagement total de la part de l’étudiant. Concentré sur le savoir-faire, il ignore totalement les autres dimensions.
Dans l’adversité, le réflexe de l’ingénieur est d’accumuler des connaissances pour se protéger des aléas. À aucun moment, il ne considère d’autres dimensions dans l’interaction avec son environnement. Pourtant, le savoir-vivre et le savoir-être sont les clés pour faire avancer une cause. Plus prosaïquement, les ingénieurs auraient tout intérêt à comprendre très tôt les mécanismes du réseau, de l’influence et du pouvoir.
Et ce n’est pas l’école qui ouvre à ces dimensions, tant il est vrai que le corps enseignant et professoral est ancré dans une forme d’autisme scientifique.
Ce constat pourrait expliquer le manque de leadership technologique du continent européen. Avec les conséquences de déclassement que cela induit.
Le défi
Le défi consiste à faire pivoter notre environnement afin d’être capables de générer, d’encourager et d’absorber des technologies qui créent une forte valeur. En termes d’innovation et d’excellence, les EPF jouent leur rôle. Elles produisent des ingénieurs très bien formés et compétents. En revanche, force est de constater un trou dans la raquette, car le potentiel de ces brillants ingénieurs ne s’exprime pas dans des réalisations concrètes. En clair, ces compétences up to date ne percolent pas assez vite et assez efficacement.
Par exemple, si j’observe les administrations publiques, qui ne cessent de croitre en Europe, je constate que leur fonctionnement est terriblement archaïque. À quel moment le savoir des ingénieurs est mis à profit ? Rarement, voire jamais.
Je remarque que les instances de gouvernance sont désertées par les scientifiques. À Genève, combien d’ingénieurs spécialisés dans les sciences appliquées dans les législatifs et dans les exécutifs ? Quasi aucun. Les principaux responsables sont bien sûr les ingénieurs eux-mêmes qui négligent, voire méprisent, l’action politique.
Que faire ?
Cela fait très longtemps que l’EPFL se pose des questions quant aux humanités des étudiants. De mon temps il y avait un cours « homme-technique-environnement » qui n’était pas vraiment pris au sérieux par les étudiants et dont les profs semblaient avoir démissionné face à cette population de « bourrins ». Puis il y a eu les cours en entrepreneurship dont je ne sais quelle a été la résonance.
Les plans d’étude des différentes filières ne laissent de la place qu’aux strictes branches scientifiques. Seuls les Masters en architecture et en systèmes urbains, bénéficient d’un enseignement un peu moins techno-centré (p.ex. « urban governance »).
À mon sens, il est impératif que les ingénieurs soient initiés aux sujets suivants :
Sociologie de l’influence et de la décision
Fonctionnement et puissance des réseaux (science sociale)
Modèles économiques
Et ce, dès le niveau Bachelor et qui devraient être abordés aussi sérieusement que les branches techniques.
Conclusion
Steve Jobs aimait relater cette anecdote : le seul cours qui lui a été utile était la calligraphie. Cette formation, non évaluée, l’a sensibilisé à la beauté d’une police de caractère, ce qu’il a directement appliqué dans le premier Macintosh. Ce que je peux résumer ainsi : la diversité crée l’expertise, l’unicité ne crée que des spécialistes. Et les spécialistes ne créent pas de valeur.
Ma proposition peut sembler marginale. Toutefois, elle est l’occasion pour les instances dirigeantes de s’interroger sur le rôle de l’école et le rôle des ingénieurs. L’enjeu consiste non seulement à remplir des cases dans les entreprises, mais également à préparer certains à entreprendre au-delà de ce qui existe.
Réinterroger le contenu du plan d’étude me paraît un exercice nécessaire, tant il ressemble peu ou prou à celui que j’ai connu il y a 40 ans. Tout au plus, quelques branches plus actuelles ont fait leur apparition.
Ainsi, l’école ne serait plus seulement une pourvoyeuse de matière grise pour faire fonctionner la machine, mais serait aussi un acteur producteur des futurs apporteurs de valeur.
Je ne doute pas que la direction se pose régulièrement ce genre de question. Cependant, à la lumière de mes observations, je crois nécessaire que l’académie sorte de son tunnel technique afin de préparer les étudiants à une entrée consciente et motivée dans l’environnement professionnel.
J’ai le sentiment que notre société est gangrénée par les règles et les contrôles qui constipent toute construction du futur.
Je ressens notre situation collective comme embarquée dans une impasse, signe d’un déclin qui n’est pas très encourageant. La coupable de notre inefficacité chronique est toute trouvée : la bureaucratie galopante dont les métastases progressent dans toutes les organisations.
Mais quels sont les facteurs clés qui expliquent cette dérive ? Je vais tenter de comprendre les grandes lignes qui ont conduit nos sociétés vers certains types d’organisation. Et me demander si l’enfermement dans une impasse est inéluctable.
Artisanat
L’artisan est aussi vieux que l’humanité. Dès la préhistoire, il confectionne des poteries et des outils en pierres. Toutefois, c’est au Moyen Âge que l’artisan prospère dans les villes. Les métiers se spécialisent et les corporations émergent. C’est ainsi que l’époque moderne (de fin 1400 à fin 1700) voit le développement des métiers plus techniques tels que l’imprimerie et l’horlogerie.
Grâce à son savoir-faire, l’artisan fabrique des produits ou met en œuvre des services particuliers qu’il produit à l’unité, souvent de bout en bout. Les clients reconnaissent les qualités des artisans, car tous ne sont pas égaux en compétences et en savoir-faire.
L’essor des villes et la croissance démographique ont largement contribué à la prospérité des artisans. La concurrence entre les mêmes corps de métier a entraîné une évolution par l’innovation.
Industrie
Le XIXe siècle sera celui de l’industrialisation. Les découvertes scientifiques du siècle des lumières ont été converties en technologies appliquées, ce qui va permettre un ensemble de transformations économiques, sociales et territoriales.
Le moteur de l’industrialisation est la capacité de transformer l’énergie en force mécanique. Ainsi, l’artisan est supplanté par une usine mécanisée. D’artisanale, la production devient industrielle et à grande échelle.
La zone de chalandise n’est plus le village, mais le pays, voire le monde. La diffusion est favorisée par l’essor des transports sûrs, rapides et bons marchés. Les progrès dans les communications vont accélérer les échanges et les idées à une vitesse jamais observée dans l’histoire de l’humanité. Les progrès en agronomie et en médecine vont contribuer à une explosion démographique qui va engendrer une forte croissance économique.
Les progrès technologiques appelant d’autres progrès technologiques, c’est une forme d’emballement que l’humanité observera sans toujours comprendre les conséquences de cette évolution, ce qui ne manquera pas de provoquer un certain nombre de remous.
Processus industriels
Dans un monde de concurrence quasi parfaite, il faut trouver des avantages compétitifs pour se démarquer. Un des leviers est le prix, un autre levier est l’innovation.
À marchandise comparable, baisser le prix de vente nécessite de baisser les coûts de production. Pour cela, il faut trouver des méthodes qui permettent des économies. Parmi celles-ci, nous trouvons : la standardisation, l’optimisation, la simplification, la quantité produite et l’automatisation des processus de production.
La standardisation et l’optimisation passent par la création de processus industriels reproductibles et, si possible, automatisables. L’automatisation de la production, notamment par des robots, a poussé encore plus loin l’efficience dans la fabrication des biens de consommation. Ainsi, les coûts ont été comprimés tout en augmentant la qualité des produits par la diminution des erreurs d’origine humaine.
Les ingénieurs sont la cheville ouvrière de ces avancées industrielles. Pour maintenir une avance, il leur a fallu normaliser, définir des processus de production, améliorer et innover sans cesse.
Toutefois, je relève que l’emballement de la standardisation nuit à la créativité et à l’innovation. Par exemple, dans la construction automobile, un quart des ingénieurs serait affecté à des tâches liées au respect des normes et non plus d’améliorer les produits.
Comme toujours, il s’agit d’un arbitrage qui nécessite une pesée des intérêts en fonction d’objectifs clairs et précis. Encore faut-il connaître les objectifs…
La dérive bureaucratique
Nous avons vu que la standardisation et la normalisation prenaient tout leur sens dans la production industrialisée de biens. Cependant, force est de constater que la tendance à la normalisation s’est diffusée à des pans entiers de la société avec plus ou moins de pertinence.
Diverses causes induisent un surinvestissement dans la normalisation. À mon sens, les leviers qui ont poussé dans cette direction sont :
La peur.
Le changement est par nature anxiogène. Si protéger la population est louable, encadrer toutes ses activités est mortifère. Ainsi, la régulation est une méthode pour étouffer tout changement au prétexte de limiter tous les dangers perçus ou réels.
Par exemple, les récents services d’intelligence artificielle sont issus d’une innovation qui offre des opportunités, mais qui présente aussi des risques. Je constate que la majorité des médias traitent ce sujet sous l’angle du risque, jamais des opportunités. L’IA sera probablement aussi disruptive que fut la machine à vapeur en son temps, qui, avec ou sans nous, a changé le monde. Pourtant, les politiciens européens ne parlent que de réguler, sur la base des inquiétudes qui auront été abondamment diffusées. La peur est un instrument pour gouverner les masses, il nous appartient de rester attentifs à l’usage qui en est fait.
La décharge des responsabilités.
Pour se décharger des responsabilités, une façon de procéder est de réguler et de fixer les processus. Ainsi, on diminue grandement l’inconnu et le risque de se tromper. En fixant un cadre précis à nos actions, nous fournissons une méthode censée limiter les divergences, quitte à empiéter sur la liberté de chacun et éradiquer toute tentative d’amélioration.
La signalisation routière illustre le propos. En France, j’observe à l’approche d’une courbe sur les routes nationales des limitations de vitesse « pour la sécurité des usagers ». Si 60 km/h est une vitesse parfaitement raisonnable, il n’est pas rare de voir affiché un peu crédible 30 km/h. En Angleterre, l’approche est plus sobre, car la signalisation indique : virage, ralentissez.
Je me suis interrogé sur les causes de ces approches totalement différentes et j’arrive à cette conclusion : en Grande-Bretagne, pays libéral, il appartient à chacun de prendre la responsabilité de ses actes, donc d’apprécier la juste vitesse dans une condition donnée. Alors qu’en France, l’État tout-puissant endosse cette responsabilité et donc augmente sa marge de sécurité qui perd au passage toute crédibilité.
Voilà un autre exemple, complètement contre-intuitif : à Philadelphie, la suppression des feux de circulation a permis une réduction des accidents de 25 %. À mon avis, l’explication est le transfert de responsabilité de l’État vers l’individu.
Un surinvestissement dans la technocratie.
La peur ainsi que la décharge des responsabilités induisent naturellement une volonté de se protéger contre tout et n’importe quoi. Ainsi, un empilement de normes, de lois et de règlements nous donne l’illusion de nous protéger contre les aléas et les turpitudes de la vie.
Les technocrates employés à normaliser, à légiférer et bien sûr à contrôler n’ont jamais de limites à leur activité. Les premières mesures ont certainement pris tout leur sens et offraient une valeur ajoutée à la collectivité. Cependant, dans la durée, leur action se perd dans des détails sans objets. Les exemples ne manquent pas.
Par exemple, le contrôle technique des véhicules a été instauré à une époque où certaines autos pouvaient souffrir de corrosion perforante au bout de seulement trois ans. En clair, on pouvait voir la route au travers du plancher, rendant la voiture dangereuse pour tous les usagers de la route. Le contrôle technique fréquent se justifiait à l’époque. Pourtant, depuis, la rouille et les fragilités endémiques ont disparu, mais la fréquence des contrôles est restée. Dès lors, les contrôleurs s’acharnent sur des détails peu pertinents, c’est ainsi que je me suis trouvé avec un retour partiel au contrôle technique, car il manquait un cadre en plastique autour de la plaque d’immatriculation du scooter, au prétexte que la plaque pouvait blesser quelqu’un (!).
Un autre exemple est celui des banques dont les services de compliance deviennent de plus en plus envahissants, jusqu’à empêcher de faire des affaires. Les règlements se durcissent en prétendant renforcer la solidité du secteur bancaire et à harmoniser les pratiques de gestion des risques à l’échelle mondiale (cf. accords de Bâle). Et pourtant, tous ces contrôles n’ont pas empêché la banque Crédit Suisse de faire faillite.
La prééminence de l’État.
La bureaucratie désigne une gouvernance dont l’action est encadrée par le droit. Le fonctionnement de l’État est bureaucratique par nature. De façon un peu caricaturale, il y a ce qui est obligatoire et ce qui est interdit. Et pour s’assurer du fonctionnement opérationnel, le droit et les procédures s’assurent que rien ne sort du cadre.
Le sens ou l’obtention de résultats ne sont pas nécessairement les premières préoccupations des bureaucrates. Au contraire, ils ont tendance à ménager leur confort au détriment de la qualité du service.
Un de mes récents billets relevait que malgré les 1’938 périodes d’enseignement de l’allemand suivies par les collégiens durant leur scolarité, peu étaient capables de s’exprimer de manière fluide dans cette langue. Les méthodes d’enseignement sont imposées malgré un résultat bien modeste. Cependant, personne ne semble mettre en cause les méthodes d’apprentissage.
De même, les sempiternels et inutiles formulaires nécessaires à obtenir un service dans les administrations ont fait le miel des caricaturistes. Cette tare, traditionnellement attribuée aux services publics, a tendance à se diffuser dans toutes les activités de la société. Ouvrir un compte, obtenir une garantie, tout est bon pour appesantir l’obtention d’une prestation. Cela avec la conviction d’être plus efficace et plus efficient !
À l’inverse, il est triste de constater que les technologies et les changements sociétaux font des bonds extraordinaires pendant les périodes de conflit. Le facteur clé est l’urgence d’obtenir des résultats concrets. Les interminables chaines de commandement et les pesantes bureaucraties sont écartées au profit de l’efficacité et de l’efficience. Malheureusement, la guerre révèle l’intelligence, qu’elle soit collective ou individuelle.
Alarme
La standardisation et la normalisation sont les inclinations naturelles d’une bureaucratie laissée sans contre-pouvoir. Si ces objectifs prennent tout leur sens dans une perspective d’industrialisation, ils me paraissent plus dangereux quand ils s’attaquent à la normalisation de la société.
La réglementation vise à protéger chacun contre les abus, toutefois une société sur-réglementée peut très rapidement virer au cauchemar bureaucratique, voire à une certaine forme de totalitarisme.
Dans une perspective d’égalité, il y a la volonté de niveler les hommes, par exemple en termes de richesse. L’intention est louable, mais je peux y voir une dogmatique et dangereuse négation de la différence.
Cette tendance n’est pas une vue de l’esprit. En France, le Code du travail serait plus épais qu’A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. Le Code monétaire et financier a grossi de 12,8 % entre 2003 et 2013, celui de l’éducation de 6,3 %.
Les États-Unis ne sont pas épargnés puisque chaque année, 3’000 nouvelles règles sont enregistrées dans le « Federal Register », office qui publie le Code des règlements fédéraux.
Bien entendu, cette inflation de règles a toujours pour prétexte à agir pour le bien de tous. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Posons-nous la question de l’avenir d’un monde standardisé et normé qui fut, dans son intention, celui des démocraties populaires de sinistre mémoire.
Conclusion
Lorsque l’établissement de normes devient une activité qui ne se justifie que pour elle-même, c’est-à-dire quand la normalisation perd de vue la proportionnalité de l’effort et des bénéfices attendus, nous entrons dans le règne de la bureaucratie stérile qui pénalise tout le monde.
Nous ne régulons plus la sécurité, mais les responsabilités. Nous ne régulons plus le risque, mais la peur. Nous somnolons dans une paresse intellectuelle, considérant que tout va pour le mieux et pour longtemps.
Les récents événements, qu’ils soient à l’est ou à l’ouest, nous rappellent à quel point la prééminence du droit est une illusion fragile. Ajoutons à cela une pointe d’arrogance et nous avons le cocktail d’une civilisation en perte de vitesse, la nôtre.
Je peux y voir l’affaiblissement de l’esprit des lumières. De la curiosité, de l’inventivité, de l’envie d’entreprendre, nous basculons dans une somnolence collective de rentier. Les pouvoirs publics, distributeurs de mannes de toutes sortes, ne manquent pas d’affirmer qu’ils peuvent tout pour asseoir leur pouvoir en créant une relation de dépendance. Malheureusement, les comptes des nations sont sans appel. Quelles que soient les pirouettes et les manipulations comptables des États, ils semblent arriver à leur propre limite. Sans compter avec les probables défaillances de banques considérées comme systémiques qui, malgré toutes les règles ne manqueront pas de nous plonger dans la sidération et dans le chaos.
Il me parait nécessaire de reprendre nos responsabilités et de dessiner le monde tel que nous le souhaitons. Car à observer la récente balade de nos Conseillers fédéraux à Washington, tout porte à croire que le réveil est brutal. Et ce ne pourrait être que le début.
L’école a pour mission de donner aux élèves le moyen d’acquérir les meilleures connaissances et compétences en vue de leur vie future. En bon ingénieur, je me suis toujours demandé quel était le rendement de cette institution aux si nobles objectifs.
Laissez-moi vous conter une anecdote personnelle. Réputé élève moyen et peu doué pour les langues, mon cursus post-obligatoire a été orienté vers un parcours technique. C’est ainsi que j’ai obtenu des diplômes d’ingénieur au « technicum » et au « poly ». De toute ma scolarité, je n’ai bénéficié d’aucune formation en anglais, ce qui était pour le moins handicapant lorsqu’on se spécialise en informatique. Après mes études, j’ai effectué un stage de langue à Londres. Grande fut ma surprise lorsqu’au test de niveau, je me suis retrouvé en classe avec des étudiants ayant passé par l’école de commerce et le collège !
Plus proche de nous, je suis toujours surpris de constater que nombre de bénéficiaires d’une maturité du collège ne parlent pas couramment allemand alors que cette langue a été enseignée dès l’école primaire. J’ai calculé qu’un porteur de la maturité qui aurait choisi l’allemand comme option spécifique aura bénéficié de 1’938 périodes d’enseignement durant sa scolarité. Selon la Confédération, le nombre d’heures travaillées pour des salariés à plein temps s’élève à 1’819 heures. Cela signifie que durant sa scolarité, le porteur de maturité aura investi une année à plein temps en classe d’allemand. Est-ce que le rendement de cet investissement est bon ?
Ce constat m’a toujours interpellé. Soit les étudiants sont des ânes, soit les méthodes d’enseignement ne sont pas adaptées aux objectifs. Sous réserve que l’objectif soit de parler la langue. Permettez-moi de douter de la sottise présumée des élèves.
Le taylorisme des savoirs
J’observe que l’école est organisée selon une méthode qui s’inspire de la division du travail, le fameux Taylorisme, qui est réputé fournir le meilleur rendement dans une production industrielle. En effet, les branches sont divisées par spécialité : français, mathématiques, art plastique, allemand, physique, etc. Chaque matière est dispensée par un enseignant spécialiste.
Ensuite, chaque matière est divisée en chapitres, qui sont abordés de façon linéaire et séquentielle. Le tout est vu comme une chaine de production des savoirs. Au terme d’un ou plusieurs chapitres, l’école teste les savoirs au travers d’un examen.
Cette méthode est parfaite pour produire des voitures et des machines à laver. Cependant, si la méthode permet d’acquérir des savoirs, je doute qu’elle permette de les transformer en compétences. L’inaptitude à parler couramment une langue étrangère en constitue une belle démonstration.
Au début de ma formation d’ingénieur, le prof de physique, assurément mauvais pédagogue et probablement mauvais physicien, nous assène : « La vitesse est la dérivée de la position ».
v(t) = dx/dt
Je me souviens d’avoir demandé une explication à cette affirmation qui me semblait totalement ésotérique, d’autant que la « dérivée » était un opérateur mathématique abordé une ou deux semaines auparavant et hors de tout contexte (à l’époque, nous étions loin du Wikipedia salvateur).
Je me souviens encore de la réponse de ce Nobel de la pédagogie : « C’est comme ça ». Et il n’y a pas eu d’explication complémentaire ultérieure.
Donc, durant cette période, nous avions appris à manipuler une dérivée avec le spécialiste des mathématiques et appris ce qu’était la vitesse avec le spécialiste de la physique. Aucun n’a eu l’idée d’expliquer que la dérivée exprimait une notion de variation. En clair, nous avions appris des trucs, cependant nos compétences utiles n’avaient absolument pas progressé.
L’évaluation consistait à répéter bêtement ce que nous avions appris. Ce qui produit un effet aberrant : on peut accumuler des savoirs, ne rien avoir compris aux concepts, mais réussir ses examens haut la main.
Je ne suis pas pédagogue, je ne sais donc pas quelle pourrait être l’alternative, toutefois, j’ai la certitude que cette méthode donne des résultats médiocres en termes d’utilité.
Les connaissances sont heuristiques
Pour comprendre une matière, il est nécessaire de la contextualiser afin de l’assimiler.
Enseigner que gauche et droite se traduisent en anglais par left et right est la méthode habituelle. Toutefois, ce mode d’apprentissage donnera des résultats médiocres pour la conversation, car mentalement, on formera une phrase en français avant de tenter la traduction. Aucune chance de tenir une conversation lorsqu’on passe par la conversion de langue.
Maintenant, laissez les élèves se promener dans la classe et énoncez à haute voix des consignes de changement de direction : right et left. Il y a toutes les chances pour que left et right soient définitivement et naturellement acquis, car les mots auront été liés au geste.
En mathématiques, je suis surpris de constater que la simple règle de proportionnalité est souvent mal maîtrisée par la population adulte. Alors que l’application de cette règle est intuitivement utilisée au quotidien. Pourtant, tout le monde a appris que :
a * d = b * c.
Cependant, l’abstraction de cette simple expression ne permet pas de transformer ce savoir en connaissances.
Je prétends que la connaissance s’acquiert par les liens que l’on établit entre différents savoirs. De plus, les connaissances demandent de la maturation et de la mise en perspective.
Par excès, je prétends que le lien est plus important que le savoir. Savoir manipuler des instruments mathématiques sophistiqués sans faire de liens est non seulement inutile, mais en plus, cela ne laisse aucune rémanence dans les connaissances, excepté pour ceux qui en feront métier.
L’acquisition de connaissances est heuristique. Elle se fait par l’acquisition de savoir et des liens entre les différents sujets qui permettent de mettre du sens aux savoirs.
Je propose le schéma suivant qui modélise le propos. De façon délibérée, je ne segmente pas les différentes branches de façon traditionnelle (français, mathématiques, etc.).
Attardons-nous sur quelques sujets, par exemple les mouvements. Le premier réflexe est de l’associer à la culture physique dans l’éducation traditionnelle. Le mens sana in corpore sano est très vite associé au sport et à la performance. Pourtant, le mouvement humain porte sur d’autres aspects comme la danse ou le bricolage. S’agissant du bricolage, nombre de personnes se montrent malhabiles avec une clé à molette, un marteau ou un tournevis, des outils qui demandent une certaine compréhension de la technique et des notions de physique.
De même pour la technique, il est curieux que ce sujet n’apparaisse pas dans les apprentissages de base, alors qu’elle est probablement le sujet le plus impactant de ces 150 dernières années. J’observe que ma génération était initiée au fonctionnement du moteur à explosion, car en pratique, elle démontait son vélomoteur pour, au mieux, l’entretenir, mais le plus souvent pour le maquiller. Un lien entre la physique, la technique et le mouvement. Ces savoirs se sont transformés en connaissances qui se sont étoffées dans la durée et suivant le parcours. Concernant un moteur, de nouveaux savoirs vont s’agréger : électricité, chimie, thermodynamique vont permettre d’augmenter les connaissances.
Le sujet modélisation est intéressant, nous pouvons inclure les outils mathématiques, mais également le dessin, voire la philosophie ou tout mode de représentation qui permette d’exprimer une idée, un élément. Les mathématiques représentent un exercice intellectuel, certes passionnant, mais qui peine à trouver du sens pour la majorité.
Pour l’exercice, je sépare l’expression écrite et l’expression orale sans segmenter par langue. Un enfant apprend une ou plusieurs langues par mimétisme, en aucun cas dans les livres, d’où l’idée de cette segmentation.
La connaissance est constituée de savoirs que l’on lie entre eux. Les savoirs croissent au cours du parcours, mais aussi, les liens entre les savoirs s’épaississent et s’interconnectent.
Le schéma exprime des savoirs qui croissent au cours du temps. Les liens entre les savoirs croissent également. Ainsi, le lien constitue un savoir à part entière. De plus, le lien met du sens aux savoirs, le tout constitue des connaissances !
Conclusions
Apprendre par tranche de 45 minutes dispersées dans le temps et sans aucun lien ne favorise que les élèves dociles et scolaires. Et même pour eux, l’assimilation de connaissances n’est pas acquise.
En aucun cas je ne prétends apporter des solutions de façon péremptoire tant le sujet est complexe. Toutefois, l’acquisition de savoirs et de connaissances est une démarche individuelle. À ce titre, on comprend aisément que la diversité des individus s’accommode mal de la mécanisation des apprentissages. Comme le montre l’apprentissage de l’allemand, le résultat de 1’900 périodes d’enseignement, plus le travail à domicile, semble attester que le rendement net est misérable.
Enfin, je suis interpellé par une école ressentie par certains comme une contrainte ennuyeuse (dont j’ai fait partie) et qui peut déboucher sur le décrochage scolaire. Apprendre devrait être le plaisir de la découverte, un chemin qui nourrit la curiosité, ce qui ne paraît pas être le cas.
Il m’apparaît nécessaire de nous questionner sur les méthodes d’apprentissage sans tabou et à la lumière des connaissances actuelles. Reproduire encore et encore des méthodes dont le rendement est manifestement médiocre devrait nous interpeller. Réfléchir hors cadre, non pas en légère évolution des méthodes en place, en imaginant un idéal qui produit un rendement significativement plus élevé me semble infiniment plus motivant que stagner dans une forme d’insuffisance.
Le projet est ambitieux tant le conservatisme est la norme. Pour réfléchir à tout ça, chantons avec Jacques Brel : Rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosa, rosae, rosae, rosas, rosarum, rosis, rosis…
Je confesse adorer me promener à Londres et ses alentours, nez en l’air, pour humer l’atmosphère britannique et boire une ale dans des vieux pubs. J’aime cette ambiance particulière entre Black et Mortimer et les Sex Pistols, tellement dépaysante et pourtant si proche.
Mon intérêt affirmé pour la technique et la stratégie industrielle a dirigé ma dernière escapade vers l’Imperial War Museum de Duxford, un musée dédié à l’aviation. L’observation de la production aéronautique britannique d’après-guerre a suscité les quelques réflexions que je vous livre ici.
De bien beaux avions
Parmi les nombreux avions militaires, le musée expose quelques avions civils britanniques, car oui, l’industrie anglaise a produit les plus beaux fleurons de leur époque.
Le Vickers Viscount était un moyen-courrier. C’est le premier avion motorisé par des turbopropulseurs alors que la concurrence s’en tenait encore aux conventionnels moteurs à piston. Son premier vol a eu lieu en 1948 pour une mise en service en 1950, soit dans l’immédiat après-guerre.
Cet avion rencontra un certain succès avec 445 exemplaires produits. Toutefois, il détient un triste record avec 160 crashs pour 450 avions.
Le Bristol Britannia était un avion de ligne long-courrier, également motorisé par des turbopropulseurs et dont le premier vol date de 1952. De conception très moderne à sa présentation, son entrée en service interviendra tardivement, en 1957, soit au début de l’ère des avions à réaction, ce qui le rendra immédiatement obsolète. Bristol ne produira que 85 exemplaires de son avion.
Le de Havilland Comet était le premier avion de ligne à réaction de l’histoire de l’aviation civile. Le prototype vola en 1949 déjà et entra en service en 1952. Cet avion ultramoderne était totalement disruptif pour l’époque. Il définira les standards de l’aviation civile à venir.
Malheureusement, la première version de cet appareil rencontrera des défauts structurels qui provoqueront la perte de plusieurs appareils en vol. Un plafond de vol élevé et les coins carrés des hublots entraineront des amorces de rupture dans la carlingue qui se déchirera sous l’effet des pressurisations répétées. Les enseignements tirés de cette expérience profiteront à toute l’industrie, dont Boeing. Depuis, les hublots ont une forme ovalisée. L’américain Boeing sortira le B707 en 1958. Il bénéficiera de la réputation écornée du Comet pour emporter le marché sur ce segment d’appareils. Le Comet sera produit en 114 exemplaires, à mettre en regard des 1’010 Boeing 707 construits.
Les observateurs ou les connaisseurs auront remarqué que la cellule avant de la Caravelle française a été intégralement reprise du Comet. Ce qui témoigne de l’avance de l’aviation britannique à cette époque.
Enfin, le Vickers VC10 était un avion de ligne doté de quatre moteurs montés à l’arrière et qui inaugurera les premiers réacteurs à double-flux. Le premier vol interviendra en 1962. C’est le premier et le seul long-courrier subsonique produit en Europe avant l’arrivée de l’Airbus A300 10 ans plus tard.
Légitime fierté britannique, cet avion, réputé fiable, performant et confortable, ne sera produit qu’à 54 exemplaires, ce qui constitue un échec.
En une bonne décennie, le Royaume-Uni aura conçu et produit un nombre remarquable d’avions de ligne novateurs qui illustrent la vigueur de l’industrie britannique dans l’immédiat après-guerre, tant pour les avions que pour les motorisations.
Nation combattante pendant le conflit mondial, ses ingénieurs ont été condamnés à inventer dans l’urgence afin d’obtenir des avantages militaires. L’aviation, les radars, l’informatique ont fait des bonds prodigieux, ce qui a conféré aux nations belligérantes une avance technique confortable.
Durant le conflit, le gouvernement britannique s’inquiétait déjà de l’avenir de son industrie aéronautique civile après la guerre. Pour planifier la suite, il a constitué dès 1942, en plein conflit, le comité Brabazon pour étudier les futurs besoins en matière d’aviation. Les avions décrits précédemment sont issus des propositions du comité Brabazon. Pourtant, malgré une excellence technique et une vision de l’avenir, l’industrie aéronautique anglaise a échoué à dominer ce marché.
Pourquoi ?
Je me suis demandé pourquoi un tel échec, qui me semble assez injuste.
L’explication la plus évidente est la fragmentation des acteurs de l’aéronautique, ce qui a dispersé les efforts de R&D et d’industrialisation. Le comité Brabazon a lancé des appels d’offres dans les catégories qu’il avait lui-même définies. Même si le comité n’a retenu que quelques constructeurs, il n’en demeure pas moins qu’aucune synergie n’a été mise en place avant le déclin. Dès lors, d’énormes ressources ont certainement été gaspillées pour développer des produits aux caractéristiques proches.
Une autre explication tient à la perspective commerciale adoptée par la Grande-Bretagne. L’Empire britannique était la première puissance mondiale qui comptait un quart de la population à son apogée en 1922, et sur lequel le soleil ne se couchait jamais.
Dans ses calculs, la planification stratégique englobait les colonies. Son marché intérieur se suffisait à lui-même. En matière d’aviation, il s’agissait d’atteindre ses possessions à l’autre bout du monde. Ainsi, seules les compagnies anglaises BOAC et BEA seront consultées pour les spécifications des avions.
C’est ainsi que les Anglais semblent avoir négligé les autres marchés. Rule, Britannia! Rule the waves.
Malheureusement, à cette époque, Britannia rules de moins en moins. Elle a reconnu la souveraineté de tous les dominions de l’Empire en 1931. En 1947, elle perd l’Empire des Indes qui constituait les joyaux de la couronne, soit les riches territoires des Indes, du Pakistan, du Bangladesh et de la Birmanie.
Dès lors, sa puissante industrie qui pouvait compter sur un immense marché intérieur se trouva fort dépourvue quand la décolonisation fut venue. En matière industrielle et d’influence, c’est un long et irrémédiable déclassement au profit du Nouveau Monde, qui a engendré un empire d’un genre nouveau dont le pouvoir et l’influence s’exercera de manière différente.
Finalement, les dirigeants anglais ne paraissent pas avoir su intégrer les ruptures imposées par leur environnement dans leur stratégie.
Une trace rémanente
Près de 80 ans ont passé depuis la décolonisation. Pourtant, j’ai parfois l’impression que la population présume toujours de la grandeur et de la domination de leur pays. D’ailleurs, c’est un trait que l’on observe dans d’autres pays coloniaux tels que la France.
Ma dernière balade m’a amenée à Cambridge, ville de carte postale qui abrite la célèbre et prestigieuse université de Cambridge. Si la ville est très touristique, ses édifices majestueux imposent l’idée d’une Angleterre puissante qui maintient l’illusion d’éternité. Le sentiment qu’ici sont formées les élites qui gouverneront l’Empire.
À quelques miles, la visite d’une petite ville typique montre une réalité un peu moins enchanteresse. Des magasins fermés, des maisons décrépies, des usines abandonnées et une population qui semble harassée et déclassée, voilà qui contraste avec la grandeur affichée des collèges de Cambridge.
Voilà qui rappelle 1977, lorsque la bande à Johnny Rotten braillait « Anarchy in the UK » sur une péniche face au parlement lors du jubilé d’argent d’Elisabeth II. « There’s no future in England’s dreaming »…
Le Brexit matérialise peut-être ce sentiment. Au-delà des messages mensongers véhiculés par les Brexiters, j’ai le sentiment que les invectives prononcées en 1944 et dans un moment de fâcherie par Churchill à de Gaulle résonnent encore aujourd’hui : « Chaque fois qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous serons toujours pour le grand large ». Cette tirade imprime dans la population et les élites un sentiment de suffisance et d’autonomie du Royaume-Uni. Ce sentiment sera un frein constant dans la construction européenne que la Grande-Bretagne intégrera à reculons en 1972. Une intégration qui sera toujours tumultueuse, on se souvient de la provocation de Margaret Thatcher en 1979 : « I want my money back ».
Tout cela donne l’impression que le schéma mental des Anglais comporte un biais de toute-puissance. L’Empire britannique s’adresse naturellement à ses cousins américains, pensant qu’entre grands, on négocie sur pied d’égalité et on peut toujours s’arranger.
En réalité, les États-Unis négligent ce lointain cousin qui, dans le concert des nations, ne compte plus. Ce qui provoque un sentiment de trahison et de déception pour ce pays désormais bien seul et qui cherche timidement et en dernière minute à trouver des accords avec l’Europe.
Pourtant, et pour revenir à l’origine de notre discussion sur l’aviation, c’est bien une Europe unie qui a permis le formidable succès d’Airbus. Elle a su persévérer après une phase de tâtonnement qui a produit le superbe Concorde, dont certaines solutions ont été adoptées sur les avions Airbus plus conventionnels.
Conclusion
J’admets que mon discours sur l’histoire des avions de ligne britanniques pour arriver à des considérations politico-stratégiques est un peu tiré par les cheveux. J’assume non sans malice.
La première leçon est que dans toutes les activités à forte intensité capitalistique, l’organisation doit être façonnée en fonction des buts à atteindre. Airbus est l’exemple d’une coopération réussie entre les différents acteurs de l’industrie aéronautique. Toutefois, la méthode n’est pas réplicable à toutes les activités. Par exemple, les initiatives sur le numérique n’ont pas produit des résultats probants, point partagé avec toutes les résolutions liées à l’innovation. À mon avis, la cause d’échec la plus probable est la nature bureaucratique des administrations qui lancent ce type de programme, ce qui est incompatible avec des démarches dans l’innovation. Par son pragmatisme, l’approche américaine donne de bien meilleurs résultats.
La seconde leçon porte sur la vision et la lucidité. Dans l’exemple de l’aviation anglaise, le comité Barbazon a eu le mérite de définir une vision à moyen terme. Cependant, dans une période aussi disruptive que peut l’être une guerre mondiale, la mise en œuvre du plan après-guerre a cruellement manqué de lucidité quant aux enjeux géostratégiques liés à la perte des colonies. Accepter le déclassement quand on a toujours revêtu un costume d’empereur n’est pas chose facile, mais le prix de l’aveuglement est exorbitant à terme.
Le conservatisme est un poison. Une lecture lucide de l’environnement est indispensable à la survie. Saisir les opportunités plutôt que les combattre est un acte d’intelligence. Lorsque j’observe les réactions européennes face au numérique, je ne peux que constater l’apathie des instances dirigeantes et leur tendance très bureaucratique de légiférer plutôt que de se lancer efficacement dans la bataille.
Une société prospère doit créer de la valeur ajoutée. Cela exige une foi dans le progrès et une volonté de le mettre en œuvre.
Je suis convaincu que la bureaucratie et le conservatisme représentent des freins majeurs au dynamisme de l’Europe. Notre société de rentiers frileux nous expose au risque de déclassement. L’histoire de l’aviation britannique illustre une trajectoire mortifère, qui a néanmoins connu un rebond grâce à Airbus. Cet exemple doit nous inspirer et nous servir de leçon pour l’avenir.
L’avenir nous appartient, mais encore faut-il que nous ayons l’envie, la vision et la volonté de le créer. Il est temps de nous réveiller et d’aller de l’avant !
J’observe avec curiosité, voire amusement, la sidération des chancelleries européennes face aux débordements du président Trump.
Sans filtre, loin des conventions diplomatiques usuelles, le prince autoproclamé du deal intimide et tord le bras de ses interlocuteurs sans vergogne et sans ligne cohérente puisqu’il peut mentir et changer d’avis au gré des circonstances. De plus, on assiste à des passes d’armes surréalistes, comme l’a montré l’altercation avec le président ukrainien dans le bureau ovale, dont les griefs ont notamment porté sur l’habillement de Zelensky (!)
Trump a le mérite d’avancer à visage découvert. Sa politique MAGA (Make America Great Again) est d’une simplicité et d’un pragmatisme tout américain. Trump est un président élu et réélu, il a le support incontesté de la population étasunienne qui a choisi son président en toute connaissance de cause.
Ce qui est plus surprenant, c’est la sidération affichée par nos gouvernements qui, depuis 80 ans, agissent en vassal des États-Unis. Et surtout, leur manque de vista considérant que la position était destinée à durer éternellement.
Le mythe du sauveur
Les États-Unis nous ont été vendus comme les défenseurs du monde libre. Nous devons aux GI’s leur sacrifice sur les plages de Normandie dans le combat contre la barbarie nazie. Comme vient de le rappeler la porte-parole de la Maison Blanche : « c’est uniquement grâce aux États-Unis que les Français ne parlent pas allemand ». C’est ce que nous allons voir.
En matière de sacrifice, il est intéressant de prendre connaissance de la comptabilité des pertes humaines des principaux belligérants occidentaux pendant la Deuxième Guerre mondiale :
Pays
Morts militaires
Morts civils
Total
Morts en % de la population
Pologne
240’000
5’580’000
5’820’000
16.70%
Union soviétique
11’700’000
15’760’000
27’460’000
16.30%
Allemagne
5’563’000
3’150’000
8’713’000
12.42%
Lettonie
230’000
230’000
460’000
11.78%
Hongrie
300’000
280’000
580’000
6.35%
France
217’600
350’000
567’600
1.35%
Italie
301’400
153’200
454’600
1.03%
Royaume-Uni
383’800
67’100
450’900
0.94%
États-Unis
416’800
1’700
418’500
0.32%
S’agissant du sacrifice humain des futures grandes puissances, force est de constater l’écrasante différence « d’investissement » entre les États-Unis et l’Union soviétique. Prorata de la population, l’URSS a déploré 51 fois plus de morts que les USA.
Les pertes militaires américaines durant la guerre s’élèvent à 416’837 tués, dont 292’131 de causes militaires. Les pertes sur le théâtre Europe-Atlantique s’élèvent à 183’588 soldats. À mettre en regard des 11’700’000 soldats soviétiques, un rapport de près de 64 fois.
Les alliés ont pu compter sur la formidable puissance industrielle américaine. Nation fortement industrialisée, elle a orienté tous ses efforts dans la production d’armement avec la redoutable efficacité qu’on lui connait. Cependant, l’aide américaine en matériel de guerre n’a pas été une contribution gracieuse pour la liberté. L’armement a été payé en or sonnant et trébuchant en dépossédant notamment la Grande-Bretagne de ses réserves. Le prêt bail, pour un montant total de 50 milliards de dollars, était conçu pour contourner la neutralité américaine. Il a surtout permis aux USA de mettre la main sur des marchés, des technologies et autres avantages. Ainsi, le Royaume-Uni finira de rembourser sa dette en 2006.
Rebelote avec l’European Recovery Program, plus communément appelé plan Marshall. Si cet habile montage a largement contribué à la reconstruction de l’Europe, il s’agissait de prêts qui étaient assortis de plusieurs conditions. En particulier, l’obligation d’importer pour un montant équivalent d’équipements et de produits américains. Si le plan Marshall a permis à l’Europe occidentale de ne pas s’effondrer, il a assuré à l’économie américaine une prospérité sans pareil. La guerre 39-45 aura été l’occasion pour l’Amérique de définitivement éradiquer les effets de la grande dépression.
Finalement, le libérateur aura finement manœuvré, car avec un investissement mesuré, il aura vassalisé l’Europe, assuré sa domination et garanti sa prospérité pendant des décennies.
La peur viscérale du communisme aura favorisé la soumission de l’Europe aux États-Unis jusqu’à ce jour. Dès lors, sans minimiser le rôle de l’Amérique sur le front européen, il apparaît que le sauveur de la liberté relève plutôt d’un mythe qui aura laissé des traces durables dans l’esprit des gens.
Le célèbre discours de mars 1946 du très anti-communiste Winston Churchill marquera le début de la guerre froide : «de Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer s’est abattu sur le continent ». La polarisation du monde entérinera les fronts et l’acceptation de la domination américaine sur l’Europe de l’Ouest. Seul le Français de Gaulle aura la lucidité et le courage de la refuser.
En définitive, les petits arrangements avec l’histoire forgent le récit des nations. Ils sont les constantes qui permettent souvent d’enjoliver la vérité. C’est ainsi que nous avons feint de croire que la puissance de la vaillante armée suisse « a fait peur à Hitler ». La vérité est beaucoup moins glorieuse.
Une domination par la loi
En nous plaçant dans un horizon plus proche, nous subissons diverses lois américaines qui agissent de façon extraterritoriale.
La loi fédérale américaine Foreign Corrupt Practices Act(FCPA), qui date de 1977 et qui a été amendée en 1988 et 1998, porte sur les actes de corruption commis hors du territoire des États-Unis par des personnes morales ou physiques. Dans son interprétation, le simple fait d’avoir établi une communication téléphonique ou envoyé un courriel transitant via le territoire américain permet l’application du FCPA (!)
Cette disposition est louable et part d’un bon sentiment, car elle tente de mettre sur pied d’égalité tous les acteurs d’un marché. Toutefois, ce dispositif est aussi un instrument de domination dans la guerre économique que se livrent les nations, comme l’illustre l’affaire Alstom.
En 2013, un cadre de l’entreprise française Alstom a été accusé de corruption et embastillé dans une prison de haute sécurité par le gouvernement américain. Les accusations portaient sur des pots-de-vin versés par Alstom à des membres du gouvernement indonésien afin d’obtenir un important projet. Le directeur général d’Alstom était également ciblé par la justice américaine. Ce dernier cherchait activement à sauver sa peau.
Il se trouve que l’américaine General Electric était en négociation pour le rachat de la branche énergie de la française Alstom. Ce secteur éminemment stratégique était aussi convoité par l’Allemande Siemens. Face aux pressions du gouvernement américain et sur la base des accusations liées au FCPA, General Electric a remporté le morceau sans grande peine. Plus qu’une affaire de morale, certains y voient l’instrument permettant d’affaiblir des entreprises stratégiques pour mieux se positionner sur les marchés mondiaux.
Dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, l’Amérique se dote d’un nouveau dispositif : le Patriot Act, une « loi pour unir et renforcer l’Amérique en fournissant les outils appropriés pour déceler et contrer le terrorisme ». Dans la pratique, cette loi autorise les services de sécurité à accéder aux données informatiques détenues par les particuliers et les entreprises, sans autorisation préalable et sans en informer les utilisateurs.
Une fois encore, sous des intentions a priori louables, les USA s’autorisent un espionnage extensif qui déborde le cadre de la lutte contre le terrorisme. C’est ainsi que la NSA collecte des informations issues des communications de toutes sortes et de toutes provenances. En 2013, Edward Snowden fera fuiter un important volume de documents révélant l’ampleur des informations collectées par les services de renseignement américains et qui ne portent pas sur la lutte contre le terrorisme.
Ces deux dispositifs portent atteinte à la souveraineté des pays et peuvent être vus comme une sorte de colonisation.
Un nouvel environnement
Les récentes et controversées mesures douanières prises par le gouvernement américain sont brutales et erratiques. Elles sortent de la tradition policée des conversations diplomatiques. Mais l’Amérique n’a pas changé, elle a toujours défendu l’America First et c’est normal. La seule différence est la méthode un peu punk employée par la nouvelle administration.
Si la façon peut nous choquer, le fond n’est pas nouveau. « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », avait déclaré de Gaulle. Cette citation devrait guider l’action de nos dirigeants politiques. Tout porte à croire que l’Europe l’a oublié et s’est laissé bercer dans une confortable somnolence.
Pendant des décennies, elle a distribué des prébendes au prétexte de maintenir des pouvoirs internes ou des équilibres externes. Désindustrialisée, peu capable de produire de la valeur, incapable d’exploiter l’innovation, seules ses bureaucraties ont enflé, convaincues que cet équilibre devrait durer éternellement. En faisant vœux d’allégeance en achetant des armes outre-Atlantique, les Européens ont cultivé l’illusion d’acheter une sécurité éternelle. Quelle erreur !
« Le paradoxe est que, depuis longtemps, 500 millions d’Européens demandent à 300 millions d’Américains de les défendre contre 140 millions de Russes » a récemment déclaré Donald Tusk, le premier ministre polonais. Comment lui donner tort.
L’apparition de la Chine sur la carte des grandes puissances change la donne géostratégique. La Chine est devenue une puissance économique et militaire. Elle semble construire une stratégie sur le long terme et j’ai le sentiment que l’Europe n’a pas pris la mesure de ce changement de barycentre.
Jusqu’ici, les États-Unis bénéficiaient du privilège exorbitant du dollar. Ce privilège est mis en cause, notamment par les BRICS qui ont créé une monnaie alternative au dollar et adossée à l’or. Le pétrole, carburant de l’économie, devient négociable en autre chose que le dollar, ce qui représente un risque très important pour les États-Unis qui ne peuvent plus payer en monnaie de singe.
Ainsi, la balance commerciale systématiquement négative de l’Amérique a produit un endettement qui devient un réel problème. Dès lors, on comprend mieux les récentes mesures prises.
L’Europe est condamnée, non seulement à s’unir, mais surtout à fédérer ses forces. Elle doit rattraper son retard en matière numérique, dégraisser ses administrations, chercher de la compétitivité industrielle autrement qu’en délocalisant, avoir une stratégie de la sécurité commune, imaginer, mais surtout mettre en œuvre un futur commun (le rapport de Mario Draghi fournit les lignes directrices).
C’est possible ! Souvenons-nous du succès d’Airbus, né sous les décombres de l’industrie aéronautique européenne. Les Anglais et les Allemands ont été des précurseurs, mais trop fragmentés pour survivre.
L’informatique est née en Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le Zuse 3 allemand, conçu en 1941, a été la première machine électromécanique programmable. Colossus Mark 1 anglais était opérationnel dès 1943, il s’agit du premier ordinateur fondé sur le système binaire. Pourtant, l’histoire a retenu que le premier ordinateur est l’ENIAC américain de 1945. Si tous sont sortis dans un mouchoir de poche dans l’urgence de la guerre, il faut retenir la place de l’Europe dans ces innovations.
L’Europe doit défendre un idéal de juste paix. Maintenir des discussions ouvertes, équitables et profitables avec toutes les entités mondiales. Mais sans candeur ou naïveté.
L’Europe dispose d’un réseau d’écoles de grande valeur, d’une éducation moyenne élevée. Elle doit tout faire pour exploiter au mieux ses ressources et avancer avec confiance.
L’Europe et l’Amérique sont cousins. Ce doit toujours être un plaisir de se rendre mutuellement visite et de partager. En revanche, il est très malsain de coucher ou de dépendre de ses cousins !
À nous de promouvoir le MEGA (Make Europe Great Again).
Par leur excellence, les automobiles allemandes sont une référence de cette industrie et font l’objet d’une véritable fierté nationale. Les marques telles que Mercedes, BMW et Audi sont la caricature de la Deutsche Qualität : sérieux, précision, durabilité et fiabilité. À elle seule, l’industrie automobile allemande est le moteur de l’économie européenne. Toutefois, les résultats économiques de l’exercice 2024 ne sont pas glorieux puisque le bénéfice des constructeurs BMW et Volkswagen a baissé de plus de 30%. Cependant, ils sont moins mauvais que ceux du géant italo-americano-français Stellantis qui chutent de 70%. Cette situation a fait réagir le vice-président de la Commission européenne qui a déclaré que l’industrie automobile européenne est en danger de mort.
Les journalistes généralistes expliquent le désastre en véhiculant l’idée que les constructeurs européens auraient loupé le train en matière de voiture électrique. À mon avis, c’est un raccourci aussi faux que « la crise du quartz » pour expliquer le crash de l’horlogerie suisse dans les années 1970.
Un contexte compliqué
Je ne m’étends pas sur les conséquences de la guerre d’Ukraine qui ont privé les Allemands d’une énergie russe bon marché. Ce sujet géostratégique mérite un exposé à lui tout seul.
Les errements de la Communauté européenne est un autre sujet qui mérite l’attention. Dans leur volonté louable de limiter le réchauffement climatique, les politiciens ont pris des mesures drastiques en validant la fin des moteurs thermiques en 2035. Cette interdiction semble compromise et pourrait être invalidée.
Dans l’intervalle, l’Europe a fixé des normes d’émission de plus en plus draconiennes qui ont eu pour effet la commercialisation dans l’urgence de moteurs illusoirement peu polluants, mais réellement peu fiables comme l’ont montré plusieurs moteurs « downsizé » de différents constructeurs, dont certains peuvent casser à 30’000 km.
Finalement, les décisions irréalistes, inconstantes et bureaucratiques, prises par des politiciens incompétents en matière technique et industrielle, ont fragilisé un pan entier de l’activité économique européenne. L’industrie, comme les gros paquebots, s’accommode mal de virages serrés sans risquer le naufrage. Je note avec amusement que le côté erratique et inconsistant des décisions prises par le personnel politique européen pourrait rappeler ce qui se passe actuellement de l’autre côté de l’Atlantique. Tous ces errements n’ont bien entendu pas rassuré le consommateur qui, s’il peut encore s’offrir ce luxe, préfère différer son éventuel achat.
Ceci étant dit, et au-delà du contexte politique instable, il faut aborder les allégations de retard en matière de conception de véhicules électriques.
Un dangereux retard
Les principaux constituants d’un véhicule électrique sont la batterie et le moteur électrique.
Qu’ils soient synchrones, asynchrones, à courant continu, énormes pour des turbines ou minuscules pour l’horlogerie, cela fait plus de 100 ans que nous savons faire des moteurs électriques. Quant au réservoir d’électricité, le principe de la batterie rechargeable a été découvert il y a plus de 160 ans. La batterie au lithium, née il y a plus de 45 ans, est la version moderne de la batterie au plomb. Elle est utilisée dans nos smartphones et les voitures électriques.
Ainsi, nous constatons que les éléments de base qui constituent la voiture électrique ne sont pas récents et ne font pas appel à des technologies ésotériques et secrètes qui exigent des compétences inconnues ! Par conséquent, affirmer que l’Europe a raté le virage de la voiture électrique est un raccourci sans fondement.
Tentons d’identifier les éléments qui ont constitué les avantages uniques qui ont permis à Tesla de révolutionner le secteur :
Écosystème complet (approvisionnement d’énergie, réseau de bornes).
Gestion de l’énergie sur les trajets (anticipation des besoins).
Services à valeur ajoutée dynamique (services évolutifs et téléchargeables).
Vision d’avenir de l’automobile (p. ex. aide à la conduite avancée, robot-taxi).
Vente exclusivement en ligne (suppression des intermédiaires).
Simplification des services (occulte la complexité).
Je remarque que leur approche est directement inspirée des usages dans le monde de l’informatique. Le berceau de Tesla étant dans la Silicon Valley, il n’est pas étonnant de trouver une démarche disruptive dans la conception d’un produit qui fait désormais un usage extensif de l’électronique embarquée et connectée. Quitte à enregistrer des échecs, mais également des succès.
À ce titre, il est intéressant d’écouter Steve Wozniak, co-fondateur d’Apple, critiquer vertement l’ergonomie des interfaces des voitures Tesla. La critique provient d’un expert de l’informatique, pas de l’automobile. Cela consacre l’importance du numérique dans un objet qui était jusqu’ici l’expression caractérisée de la seule mécanique.
En outre, ces véhicules conçus en Californie apportent :
Résistance à l’air maitrisé (optimisation de l’autonomie).
Construction innovante (gigacast pour une optimisation des coûts).
La conception a été réfléchie en dehors des schémas de pensée traditionnels. Compte tenu des contraintes de la construction d’un véhicule électrique, tout ce qui a pu être optimisé l’a été. Comparer techniquement une Tesla avec les équivalents européens est un exercice cruel qui montre l’écart qu’il y a entre les deux mondes.
Par conséquent, l’Europe n’a pas loupé le train de la voiture électrique. En revanche, elle se montre parfaitement incapable d’intégrer la dimension numérique et incapable d’une approche disruptive dans la façon de concevoir un produit.
Et notre chemin de croix n’est pas terminé, la Chine arrive avec des produits aboutis et innovants qui intègrent parfaitement le numérique en créant des synergies avec son industrie de l’électronique. Comme par hasard, Xiaomi, connu jusqu’ici pour ses smartphones, propose désormais des voitures électriques. En guise d’avertissement, son modèle SU7 a battu un record au Nürburgring, en prenant l’ascendant sur la Porsche équivalente. Rien que ça.
Conclusion
L’Europe souffre de paresse intellectuelle et de paralysie organisationnelle. De plus, depuis 50 ans, elle n’a pas été capable d’intégrer et de comprendre la révolution numérique.
Dépassée dans tous les domaines, l’Europe est gangrenée par la bureaucratie. Elle est condamnée à regarder les trains passer. C’est un signe de déclin évident qui m’inquiète et m’attriste.
Le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité de l’Europe nous éclaire et donne des pistes pour sortir de l’ornière. Il faut le prendre au sérieux, car le déclin et la perte d’autonomie n’apportent rien de bon.
J’arrive tranquillement au bout de ma carrière d’ingénieur, je constate amèrement avoir passé l’essentiel de mon temps à chanter la même ritournelle sur la nécessité d’aborder sérieusement le numérique. Sans succès. Tout aussi amer est le constat d’échec qui voit mon Europe filer droit vers la relégation. Que de regrets !
Le choix des personnes qui vont détenir un pouvoir dans une organisation n’est bien sûr pas neutre. Ces dirigeants vont colorer l’organisation de ce qu’elles sont, de leurs valeurs et de leur culture.
Je constate aujourd’hui la prééminence des financiers dans la gouvernance des entreprises industrielles et une surreprésentation des juristes parmi les dirigeants du secteur public.
En parallèle, j’observe la descente aux enfers de bon nombre d’entreprises, de même, je me désole de constater que depuis des décennies nos organisations privées et surtout publiques cumulent les retards en matière numérique, incapables d’évoluer et de s’adapter.
Chafouin, je ne peux m’empêcher de faire un lien entre l’immobilisme et les qualités de leurs dirigeants.
Une logique mortifère
Nombre d’industries évoluent dans un environnement mature. C’est par exemple le cas de l’automobile et de l’aviation qui naviguent dans un marché établi et fortement concurrentiel.
Comme nous l’indique le cycle de vie d’un produit, les étapes de maturité et de déclin impliquent une pression importante sur les prix. Ainsi, pour conserver ses marges, l’industriel aura pour obsession le contrôle des coûts de production. Cette approche a le mérite d’apporter très rapidement un retour sur investissement et va porter temporairement ses dirigeants au pinacle de la réussite.
Cette recherche de performance financière va naturellement privilégier une gouvernance basée sur un contrôle financier au détriment de tous les autres leviers de gestion. C’est le règne des comptables qui vont avoir la liberté de prendre des décisions ahurissantes, comme les entreprises Boeing et Stellantis l’ont récemment démontré. Les comptables ont généralement une inappétence au risque doublée d’une méfiance envers l’investissement. Leur univers porte sur la seule dimension financière. Pourtant, l’innovation permet de créer des différenciateurs, qui sont autant de promesses de profits futurs. Malheureusement cette démarche comporte des risques qui ne garantissent pas un retour rapide aux actionnaires, ainsi le financier prudent est renforcé dans son pouvoir.
En ce qui concerne les administrations publiques, elles bénéficient d’un monopole qui les affranchit des affres de la concurrence. Leur gouvernance est encadrée par le droit, ce qui est la définition technique de ce qu’est une bureaucratie.
Ce type d’organisation va naturellement attirer des profils juridiques qui seront à l’aise avec la règle, sans aucune considération, voire compétence, sur tout ce qui touche à l’optimisation. J’ai souvenir d’un échange avec une juriste qui occupait un poste important, le sujet portait sur l’industrialisation de l’administration. Sa réaction exprimait une incompréhension profonde qui en disait long sur son ignorance concernant les processus, l’optimisation et les automatisations. Son terrain de jeu ne portait que sur la conformité à la loi, ce qui n’incite ni à l’inventivité et ni à l’innovation.
Une anomalie
Henry Minzberg, universitaire et spécialiste du management, a théorisé la typologie des structures des organisations.
Mintzberg a réinterrogé la représentation formelle de la structure. Ainsi, l’organisation n’est plus vue comme composée de services ayant des liens hiérarchiques ou fonctionnels, mais comme un assemblage de six parties échangeant des flux de différentes natures. La structure de l’organisation prend la forme suivante :
Le cœur de la structure organisationnelle est constitué du centre opérationnel qui effectue le travail de production, du sommet stratégique dans lequel se trouvent les hauts dirigeants et de la ligne hiérarchique qui est la courroie de transmission entre le centre opérationnel et le sommet stratégique.
On observe deux structures séparées de la structure principale : la technostructure qui planifie, organise et contrôle sans autorité formelle ainsi que le support qui comprend les services non liés à la production. La structure de support inclut notamment les services financiers, les RH, le service juridique, le marketing, etc.
Dans un souci de performance, on pourrait s’attendre à ce que le sommet stratégique soit occupé par des experts du domaine dans lequel l’organisation opère. Des personnes capables d’apporter de la valeur, de la différentiation et une vision stratégique afin de mener l’organisation vers des sommets.
Chacun dans leur époque, Sam Altman chez OpenAI, Steve Jobs chez Apple ou Henry Ford chez Ford ont été des dirigeants visionnaires et qui connaissaient le métier. Si leur comportement a été souvent critiquable, leurs compétences propres à l’activité et leur talent ont permis de générer énormément de valeur, pour ne pas dire qu’ils ont révolutionné notre environnement.
Pourtant, j’observe dans nombre d’organisations une prééminence des juristes et des financiers dans des fonctions liées au sommet stratégique. Il serait intéressant de comprendre quelle mécanique préside au choix de personnes dont les profils sont destinés à la structure de support et qui se retrouvent au sommet stratégique, et ce, sans aucune compétence du cœur de métier de leur organisation. À mon humble avis, ce type de décision représente une anomalie. Un choix qui, non content d’être inefficace, peut s’avérer mortifère dans la durée.
Des enjeux
Dans des environnements stables et matures, les gardiens du temple peuvent être des psychopathes du contrôle, des allergiques au risque, des fanatiques de la conformité, voire des feignasses patentées. Mais les environnements stables n’existent pas, car le monde évolue, avec ou sans eux.
Une vision statique et défensive de l’entreprise a peu de chance de trouver le chemin de la croissance, voire simplement de la survie. Tout leader incontesté qu’il fut, Kodak a disparu, comme bien d’autres ont disparu faute d’avoir su s’adapter.
Il en est de même pour les administrations publiques : si elles ne peuvent disparaitre, elles croulent sous les dettes et les archaïsmes, dans une incapacité chronique à adapter leur fonctionnement. Pourtant, je ne doute pas une seconde qu’elles sont conformes aux règles et qu’elles prennent un minimum de risque.
À ce titre, il est intéressant d’observer la gouvernance de l’Europe, très légaliste face aux grandes puissances qui s’inscrivent de plus en plus dans un rapport de force. Vladimir envahit l’Ukraine par la force, Donald se torche avec les accords et Xi avance ses pions par la ruse et la détermination. À part la promesse de lendemains douloureux, je me demande ce que nos administrateurs du bon droit vont proposer, à part s’insurger.
Très récemment et après avoir lu le rapport de Mario, Ursula, présidente de la Commission européenne, a déclaré vouloir « relancer le moteur de l’innovation ». Je vous le donne en mille, en distribuant des aides, en révisant la législation et en réduisant les obligations des entreprises. L’innovation décrétée par la loi ! Caricatural et voué à l’échec, car l’exploitation de l’intelligence passe par une organisation visionnaire, pas par des décrets bureaucratiques.
Conclusions
La prospérité de la Suisse provient de son travail et de sa faculté d’innover. Rappelons-nous des travaux titanesques qu’a représenté la construction des infrastructures tels les chemins de fer, les tunnels comme le Gothard, dirigé par l’ingénieur genevois Louis Favre, les barrages comme la Dixence, calculée par les ingénieurs de l’EPFZ avec le Zuse 4, le premier ordinateur commercial, le tout porté par des banquiers visionnaires tel Alfred Escher vom Glas fondateur du Crédit Suisse. Une Suisse qui avait foi dans le progrès.
Le numérique est le nouvel or, il est aujourd’hui ce que les infrastructures étaient hier. Pourtant, nous nous montrons incapables de la moindre vision, incapables de nous projeter dans de nouveaux projets disruptifs.
Nous nous comportons comme des rentiers fragiles, souffreteux et inquiets de l’avenir. Il suffit de lire le journal pour constater que toute innovation est perçue comme un risque qu’il faut légiférer.
Nous avons besoin d’un élan, d’un esprit d’entreprise, de retrouver le goût du risque. Il faut encourager et valoriser les filières scientifiques utiles. Privilégier ceux qui font et renvoyer les contrôleurs de la conformité et les comptables dans les structures de support.
Plus que jamais, nous avons besoin de faire, pas de légiférer. Plus que jamais, nous avons besoin d’innover, pas de contrôler.
Nos ressources doivent être consacrées à avancer, à produire de la valeur, pas à distribuer des prébendes et à pondre des rapports et des lois !
En matière de management, les entreprises nous ont récemment gratifiés d’impressionnants grands écarts dans la façon de traiter les collaborateurs. D’un côté, nous avons les sous-traitants horlogers pour qui l’amour de la pendule a conduit à exiger de timbrer pour aller aux toilettes, alors que de l’autre, nous trouvons les défenseurs de l’horaire à la confiance sous couvert de bonheur au travail.
Dans l’arc jurassien, plusieurs industriels appliquent une discipline assez dégradante consistant à imposer le timbrage horaire pour aller fumer une clope ou pour satisfaire ses besoins naturels. Bien entendu, cette petite vexation est réservée aux ouvriers, l’encadrement ne saurait se soumettre à pareil traitement. La justification est toute trouvée, l’ouvrier est fourbe et profite de grappiller des minutes pour flouer le gentil patron.
Un comportement qui est à la frontière entre les récits de Zola et la discipline militaire de la marine à voile. Personnellement, cela m’évoque cet album fameux des Pogues qui s’inspirait d’une citation attribuée à Winston Churchill : « Ne me parlez pas des traditions de la Marine. Ce n’est que rhum, sodomie et fouet. »
Je ne peux que m’interroger lorsque, dans le même pays, d’autres entités appliquent une gouvernance basée sur une liberté complaisante. Ce mode de gestion des ressources humaines est légitimé par la confiance que l’on doit aux collaborateurs qui, mieux que quiconque, savent ce qu’il faut faire. Par conséquent, il n’y a nul besoin de fixer des objectifs et encore moins de contrôler le travail fourni.
Pour faire bonne mesure, on agrémentera l’environnement de quelques gadgets (Backgammon, babyfoot et autres) qui décontracteront toutes ces âmes surmenées. De mes observations dans plusieurs entreprises, ces gadgets semblaient aussi incongrus qu’un hamburger MacDo sur la table d’un restaurant gastronomique.
Mais pourquoi tant de haine ?
Dans sa logique d’optimisation, l’industriel traque toutes les pertes et chasse tous les gaspillages de manière obsessionnelle. L’épisode des toilettes nous rappelle précisément une scène « des temps modernes » de Charlie Chaplin, qui dénonçait il y a près de 90 ans les mauvais traitements que subissaient les ouvriers en usine.
Le procédé est pour le moins mesquin et, à mon avis, il engendre des comportements de compensation de la part des travailleurs qui sont soumis à cette mesure vexatoire. De la part de l’encadrement, si l’intention est d’optimiser la productivité pour contrer la concurrence, notamment asiatique, la mesure parait assez vaine et le combat perdu d’avance.
À l’inverse, l’entreprise qui repose sur la confiance et qui se soucie du bonheur de ses employés comme geste principal de management m’inspire une certaine méfiance. De mon point de vue, compter sur la raison des hommes est un pari audacieux, pour ne pas dire naïf.
Dans des environnements ultra-compétitifs, exigeants ou indépendants, il n’est en effet pas nécessaire de réguler le travail, soit parce que l’engagement dépasse les normes courantes, soit par une responsabilité directe de sa propre productivité. En clair, les entrepreneurs, les professions libérales ou les artisans sont maitres d’une destinée qu’ils choisissent et/ou sont pris par l’intérêt de leur travail.
En revanche, dans une organisation, ce type de management semble avoir de la peine à se justifier. En particulier, il est généralement admis que dans une bureaucratie, plus on donne de liberté, plus cette dernière ménagera son propre confort.
Dès lors, les aménagements visant au bonheur au travail ressemblent plus à une distribution de prébendes qu’à servir un objectif de performance. D’ailleurs, si les entreprises soumises à une forte concurrence devaient trouver des gains de productivité dans une gestion effective du bonheur au travail, il est fort à parier qu’elles auraient très vite adopté ce type de management. Ce n’est manifestement pas le cas, pour autant que le bonheur imposé existe.
La vérité est-elle ailleurs ?
La coercition, l’intimidation et la pointeuse aux urinoirs paraissent d’un autre âge. Le manque de respect est coupable. Pour moi, il relève d’esprits étriqués qui, faute d’une réelle capacité de management, se reposent sur des artifices techniques et règlementaires pour faire respecter une volonté et circoncire les abus. Bien entendu, l’encadrement ne pourra exercer ce misérable pouvoir vexatoire qu’auprès de personnes en position de dépendance, donc de faiblesse, car qui a le choix évite ce type d’entreprise.
S’agissant du bonheur au travail et de tous les aménagements qui accompagnent la démarche, mon premier réflexe a été l’étonnement, puis une certaine indignation. Toutefois, je me suis interrogé sur le sens de l’histoire. En effet, n’assiste-t-on pas à l’émergence d’un nouveau modèle de travail ? L’interdiction du travail des enfants ou l’instauration des 40 heures hebdomadaires ont suscité de fortes réactions négatives de la part du patronat de l’époque. Bien évidemment, ce dernier criait à la faillite et à la fin du monde ! Une fin du monde qui n’a pas eu lieu, les entreprises ayant continué à augmenter leur compétitivité et ne se sont pas portées plus mal. Dès lors, est-ce que laisser une totale liberté aux collaborateurs n’est pas une nouvelle forme de gestion du travail qui s’avère profitable ? Est-ce que cela colle plus aux aspirations des nouveaux collaborateurs ? La question reste ouverte.
En tout état de cause, du point de vue du management, le cœur de la réflexion porte sur la confiance et le lâcher prise. On s’accordera à penser que la rationalité a peu de place dans ce qui relève des comportements humains.
Il est difficile de faire un juste arbitrage entre les crispés du contrôle et les tenants de la confiance débridée. C’est pourquoi il serait intéressant de conduire des analyses objectives et dans la durée sur les comportements et les résultats obtenus dans divers environnements.
De nouvelles dispositions dans la façon de travailler ont été mises en place. Par exemple, le télétravail a été largement adopté pendant la pandémie de Covid. Mesure d’urgence, elle s’est installée dans plusieurs entreprises sans que l’impact ait été réellement mesuré, notamment dans la durée. Dans le secteur informatique, cette pratique a été adoptée depuis longtemps sans que cela nuise à la productivité. Cependant, les échéances et les contraintes d’un projet sont connues et partagées. Si le but est atteint, peu importe qu’il soit réalisé au bureau, à la maison ou sur une terrasse.
Cela pose la question de l’objectif, mais comme l’a relevé Peter Drucker, pape du management : « L’administration par objectif est efficace si vous connaissez les objectifs. Mais 90% du temps, vous ne les connaissez pas. »
Cela signifie que la confiance ne peut être un blanc-seing pour user de toutes les libertés. Il s’agit d’encadrer l’activité avec des cautèles qui, si elles ne sont pas horaires, prennent d’autres formes. J’ai l’habitude d’affirmer : « Si le lion ne cherche pas à te bouffer, il n’y a pas de raison de courir. »
Conclusions
On l’aura compris, je suis allergique au management par l’asservissement, contrôlé par un garde-chiourme à qui on confère quelques pouvoirs arbitraires. Ceci ne signifie pas que je défends une gestion anarchique des organisations. En bon ingénieur, je suis attaché aux résultats et à la frugalité des moyens pour les obtenir.
Le bonheur et la confiance sans contrepartie mesurée, pris comme indicateur de la bonne marche de l’entreprise, est une forme d’autogestion mâtinée d’un bricolage New Age dont on peut légitimement se poser la question de la performance.
Faire référence à l’autogestion conduit à s’intéresser à l’école de la contingence structurelle qui étudie les environnements d’entreprise. Sans rentrer dans les détails, l’autogestion convient à des environnements fortement instables dont le fonctionnement en mode projet nécessite souvent une forte autonomie.
Il s’agit donc d’examiner sa propre situation et de la confronter à des fondements théoriques des organisations afin d’adopter la structure la plus adaptée à son environnement. Ainsi, se la jouer startup dans une usine d’assemblage n’est pas pertinent, pas plus qu’une hiérarchie militaire l’est dans une entreprise de la tech. Il s’agit donc d’un arbitrage et d’une optimisation et non pas de succomber à une mode, ce que les articles spécialisés dans les ressources humaines semblent parfois oublier.
« La raison d’être d’une organisation est de permettre à des gens ordinaires de faire des choses extraordinaires » dit encore Peter Drucker. Il appartient donc aux dirigeants d’optimiser leur organisation et de faire en sorte d’obtenir le meilleur de leurs collaborateurs. Leur conduite est dictée par une optimisation qui vise la performance dans le respect de chacun. Il ne s’agit en aucun cas de succomber à des modes managériales mal interprétées, car dans une situation de concurrence, le retour de bâton peut faire mal.